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Immersion en espace numérique : Centre Social ODDAS à Fontenay Le Comte

Portraits
Retour sur la journée d'immersion dans l'espace numérique du Centre Social de Fontenay Le Comte jeudi 11 avril 2017, dans les pas de Cyril Guillard, animateur du lieu.


SUR LE TERRAIN

Parenthèse Historique de la commune
Rarement une devise n'aura été aussi flatteuse que celle de Fontenay donnée à la Renaissance par François 1er et qui annonce « Fontaine et source jaillissante des beaux esprits » ! À travers son histoire, Fontenay s'est déchirée entre différents visages, tour à tour Fontenay-le-peuple après la révolution, en 1793, car bastion républicain de la Vendée d'alors, puis à nouveau Fontenay-le-comte à partir de 1804, date à laquelle elle cède également son titre de préfecture de Vendée à La-Roche-Sur-Yon. Rabelais qui y a vécu une partie de sa vie a pu dire cette phrase restée célèbre « rire est le propre de l'homme », une citation à laquelle fait honneur l'EPN de son centre social tant il y règne une bonne ambiance !



Description de l'Espace Public Numérique
L'espace public numérique sous sa forme actuelle n'est ouvert dans la maison de quartier des Moulins-Liot que depuis le printemps 2016. On le trouve dans la salle principale de la maison : on l'aperçoit dès l'entrée, constitué d'une enfilade de tables tel un banquet, avec sur chacune d’entre elles un ordinateur en accès libre.
Tous fonctionnent avec GNU/Linux, le choix de la distribution Ubuntu Maté a été privilégié, avec une version de Gnome – l'interface graphique – plus ancienne qui simplifie les migrations des utilisateurs, habitué à la marque à la fenêtre vers un système d'exploitation libre. Ces derniers reçoivent une initiation succincte mais appliquée aux notions élémentaires de la ligne de commande GNU/Linux, au moins pour être capable d'installer un logiciel ou pour suivre un tutoriel sur un forum. En dépit des idées préconçues à ce propos, les retours sont positifs, les personnes ont l'impression d'être des informaticiens et en sont fières !
En terme de coût, les ordinateurs utilisés dans l'EPN sont un don de l'IUT Bordeaux Montaigne, les tables ont été achetés à un lycée de Fontenay (2€ pièce payées à l'aide de fonds récoltés dans les boites à dons du laboratoire et du fablab) et retapées par un bénévole menuisier.
L'EPN est ouvert aux mêmes horaires que la maison de quartier, et il se mêle aux autres activités du centre social : accueil des jeunes, jeux divers tel que table de billard, armoire à dons, espace de réparation et de démontage d'ordinateurs, etc..



Immersion dans le quotidien du lieu

Ce matin dans l'EPN c'est atelier ouvert. Ceci dit il suffit d'ouvrir la porte du centre social pour se trouver d'office dans l'espace numérique,

Une des adhérentes, Jacqueline, franchit la porte avec une tarte au fraise entre les mains, elle vient réparer son imprimante. Elle a déjà commencé la réparation chez elle à première vue, mais... en tirant sur les nappes (les câbles) qui se trouvent à l'intérieur ! D'après les animateurs, il s'agissait plus d'un problème de cartouches mais Jacqueline a préféré tout démonter, comme à son habitude à priori… La fois dernière elle a emmené son ordinateur portable dysfonctionnel… en pièces détachées !
« Jacqueline il faudrait d'abord que l'on fasse un diagnostic ensemble, et après tu démontes… mais évite de tout démonter d'abord ! »
Pendant ce temps, un groupe de jeunes d'un foyer visite le centre social : l'EPN, la borne d'arcade réalisée la semaine passée lors de la semaine numérique, le labo (l'espace de reconditionnement) et le fablab, s'en suit un café et un échange autour de l'intérêt des logiciels libres… une démarche d'éducation populaire intégrale.
Marie-Claire, elle, vient pour la énième fois réaliser un flyer pour les dix ans de son association. Dix fois car elle découvre le logiciel Scribus avec lequel elle réalise son fameux flyer.
Pendant ce temps, Jacqueline parvient à enlever l'habillage en plastique de son imprimante et semble définitivement décidée à en découdre ! Elle réinstalle les nappes déconnectées une à une. Lorsqu'elles sont toutes rebranchées, l'imprimante est reconnectée à un ordinateur… mais sans succès, l'opération de Jacqueline n'aura pas réussi à la réanimer… D'ailleurs, au labo – l'atelier de reconditionnement du centre - ils n'acceptent quasiment plus les imprimantes car les réparations sont plus qu'improbables. Par contre quand ils trouvent des imprimantes compatibles facilement avec GNU/Linux, ils les testent et si elles fonctionnent, ils les placent dans l'armoire à don pour les usagers.
Annick arrive et demande à l'animateur : « j'ai un problème car je dois mettre à jour la Java »… s'en suit une petite chansonnette à ce propos pour maintenir encore à flot la bonne humeur générale.



L'après-midi c'est initiation informatique avec un groupe d'une dizaine de retraités. Cyril lance l'atelier avec une petite mise au point sur les méthodes d'animation collective. Trois accompagnateurs bénévoles sont là également pour encadrer l'atelier en plus de Cyril.
Ce dernier déroule le programme de l'après-midi : se connecter à sa boite mail, les identifiants et mots de passe, les FAI et les factures, la configuration du navigateur.
Jean-Pierre, un des bénéficiaires de l'atelier, se lance dans une tirade pour présenter ses doléances : « mais ce matin il y avait des histoires de pleujines (plugins) je sais pas si cet ordinateur là va me demander la même chose, mais bon pour moi c'est du chinois ! ». Pour l'EPN du centre social, on le voit, « la route est longue mais la voie est libre »1 !


DIALOGUE AVEC CYRIL GUILLARD ANIMATEUR SOCIO CULTUREL MULTIMÉDIA DE L'EPN DU CENTRE SOCIAL DE FONTENAY

Peux-tu nous dire où nous nous trouvons ?
« Nous sommes dans la maison de quartier des moulins dans un quartier prioritaire politique de la ville à Fontenay-le-Comte. Le bâtiment date des années 80, c'est une ancienne maison de jeunes de 60m2 à l'époque pour 4000 habitants avec déjà une volonté de faire quelque chose de participatif, pas "une supérette de l’animation". Aujourd'hui le lieux qui s'est développé et fait 260m2 et est officiellement maison de quartier depuis décembre 2016. C'est un bâtiment municipal mis à disposition de l'ODDAS (l'Office de Développement Associatif et Social). L'ODDAS est une association indépendante qui porte le projet social qui est dans sa phase 2016-2019.
Il y a déjà eu un peu d'informatique inclus dans les anciens projets sociaux mais cela restait peu développé par manque de ressources humaine dédiées malgré l'investissement de bénévoles jeunes et adultes dans diverses activités numériques. L'EPN actuel a été activé à partir de mai 2016 suite à une journée d’échange entre une vingtaine d’administrateurs, bénévoles et salariés. Le fablab a émergé au même moment à l'aide d'un financement de la DDCS85 et des groupes de pilotages non formels se sont constitués au fur et à mesure. »

Quelles activités sont proposées ici et qui les anime ?
« Il y a un laboratoire de reconditionnement ordi 3.0 qui nous permet de vendre des ordinateurs à des tarifs solidaires pour nos adhérents, de 60 à 90€ en fonction du quotient familial. Ce sont des bénévoles et les futurs acquéreurs eux-même qui montent les ordinateurs.


 
Ce labo de 20m2, est notre lieu d'accueil principal, là ou on fait des diagnostics, c'est plein tout le temps. On l'ouvre deux soirées et une après-midi chaque semaine. On y trouve l'outillage électronique de base, du stock de matériel et des bancs d'essai pour tester les disques durs, les cartes, etc. Ça nous permet de faire pas mal de sauvegardes et de récupérations de données ce qui rend bien des services. C’est aussi un lieu d’échanges permanent sur la vie numérique, la consommation, les logiciels libres...»

« Le fablab attenant est équipé d'une minicut 2D, d'une silhouette Cameo découpe vinyle, de deux imprimante 3D (foldarap et dagoma), d'une brodeuse numérique Brother, une découpeuse laser... Mais on ne fait pas que du numérique ici, c'est un laboratoire de fabrication et de bricolage : on fait aussi du bois, du tissu, etc. Pas mal de choses ont été construites sur place, un fil chaud pour découper les grosses pièces de polystyrène, une alimentation universelle, des robots, des drones...: le champion de France de drone racing est du coin, il vient nous filer des coups de main ! Tout cela est plutôt valorisant »

« Il y a en fait deux EPN au sein de l'ODDAS, celui qui se trouve ici et que l'on anime au quotidien, et un second en centre ville simplement en accès libre avec un accompagnement ponctuel. On limite l’accès wifi car notre bande passante est trop faible et puis on constatait des abus : chacun dans son coin, smartphone en main… Depuis, la communication directe repasse et ça incite certains à s’intéresser à ce qui se passe dans nos espaces. À la maison de quartier, il y a aussi les ateliers d’initiation, les formations de bénévoles aux usages numériques, l’atelier ouvert hebdomadaire (un regroupement d’utilisateurs qui s’entraident), un fablab le soir en autonomie, le repair café une fois par mois, des goûters partagés...
Pour toutes les activités évoquées, c'est Mathieu et moi qui sommes référents, mais bien évidemment nous organisons toutes sortes d'autres animations dans le centre social : il y a ici à la maison de quartier des ateliers d'art plastique, des soirées débats, des jeux de sociétés, des bacs potagers dehors...etc. Il y a en tout sept ETP sur le centre social dont 1 et 1/2 sur le numérique avec le soutien depuis cette année d’un volontaire en service civique. Chacun joue son rôle.
On a une fonction d'essaimage assez importante aussi, il y a pas mal de CSC et de structures éducatives qui viennent nous consulter pour connaître les recettes pour ouvrir un fablab. »

Qui sont les usagers du lieu ?
« Il y avait 700 adhérents au centre social en 2016, 25 % venaient du quartier prioritaire politique de la ville et plus de la moitié était des jeunes retraités et des personnes âgées.

À travers des temps d’accueils plus nombreux et à différents moments de la journée, nous avons voulu ouvrir la maison sur le quartier et aux jeunes actifs, et pas uniquement aux retraités du centre ville. Une des réussite de la maison de quartier "numérique", c’est ce mélange des générations qui se fait très naturellement.



On a remarqué qu'on peut aussi capter les gens du quartier avec une programmation libre, quand il n'y a pas d'horaires fixes, pas d'inscriptions, par exemple le vendredi après-midi on accueille tout le monde en continu et le « bouche-à-oreilles » fonctionne bien. Beaucoup de retraités sont présents sur le laboratoire de reconditionnement, des gens qui en ont marre de la marque à la fenêtre aussi et qui veulent passer à autre chose, reprendre la main sur leur machine, sur leurs "comptes"... Et puis on sensibilise beaucoup à l'obsolescence, donc ils installent des logiciels libres pour prolonger la durée de vie de leurs PC.

À travers des partenariats locaux, beaucoup de jeunes viennent également sur le lieu : ceux de la Maison Familiale Rurale sur leurs temps de cours, de l'IME, du collège d'à côté, et puis spontanément aussi sur les temps de loisirs.

En ce qui concerne les retraités, il faut quand même avouer qu'ils viennent avant tout pour rencontrer du monde ! »

Quelles sont vos spécialités ?
« Là où il y a le plus de monde c'est sur le labo de reconditionnement : c'est quelque chose que j'ai ramené du CSC de Blain dans lequel j'ai travaillé auparavant (cf immersion #2). Plus de 200 personnes y sont passé en 2016. Le laboratoire de fabrication est aussi très fréquenté et surtout très investit par les habitants.
On a aussi une méthode de travail particulière qu'on peut définir comme "le lâcher prise" : qui consiste à admettre, en tant qu’animateur, qu’il n’est pas nécessaire de tout maîtriser pour se lancer, qu’il faut laisser la place aux gens, laisser entrer les compétences et les initiatives et que chacun puisse s'exprimer à peu près à la même hauteur. On essaie de limiter le côté programmatique, ce n’est pas que l'on ne programme rien, mais ce qui est programmé l'est souvent avec les adhérents. »

« On va aussi participer à la construction et à l'aménagement d'un fablab mobile en juillet dans un véhicule nommé Germaine à l'initiative de la fédération des centres sociaux du 85, et qui se déplacera dans tout le sud Vendée. »

Utilisez-vous la carte des espaces de médiation numérique en région ?
« On la connaît depuis le départ, mais elle ne nous est pas utile pour le lieu que nous animons ici. Toute notre énergie est mise dans le développement local, les partenariats de territoire, l’accueil au jour le jour... On sait qu'il se passe des choses intéressantes ailleurs mais malheureusement, c'est toujours très difficile de se libérer du temps pour y participer. »

Quel message souhaitez-vous faire passer au réseau de professionnels ?
« Lancez-vous, ouvrez les portes, n'attendez pas d'avoir tout pour expérimenter ! On vous invite aussi à venir nous voir ! Même si on sait que ce n'est pas simple de prendre du temps pour se déplacer. »



Quel message souhaitez-vous faire passer aux décideurs ?
« Juste une anecdote : je suis allé à Nantes pour une rencontre sur l’exclusion, et une intervenante évoquait aujourd’hui le besoin de personnel pour accompagner les gens au numérique, des médiateurs et non plus uniquement du matériel et de l'infrastructure… c'est un constat fait selon moi il y a 10 ans déjà sans pour autant qu'il y ait de concrétisation dans les politiques publiques sur le temps long. On a un besoin de ressources humaines énorme au regard des besoins identifiés! Pour obtenir certains micro financements, on nous demande toujours d'innover sans tenir compte que ce que nous faisons est innovant à l’échelle de nos territoires, de nos quartiers...  Il faut soutenir le travail de médiation et d'accompagnement fait dans les EPN sur le long terme ! »

1. Fameuse devise de Framasoft un réseau dédié à la promotion du Libre en général et du logiciel libre en particulier.